Les comtesses de Boufflers en l’an II

(Archives nationales F7 4610, W 453.)

Au tome quatre des Nouveaux lundis, on trouve trois articles consacrés par Sainte-Beuve à la comtesse de Boufflers. Nous ne pouvons qu’y renvoyer nos lecteurs pour connaître celle qui correspondit avec J.-.J. Rousseau, avec David Hume, qui fut l’amie de Gustave III, roi de Suède, et maîtresse du prince de Conti.

Marie-Charlotte-Hippolyte de Campet de Saujon, née en 1725, avait pour père un lieutenant des gardes du roi et pour mère Louise-Angélique de Barberin de Rignac. En 1746, elle épousa à Saint-Cloud le marquis de Boufflers-Rouverel, capitaine de cavalerie au régiment de Belfort, puis colonel du régiment de Chartres-infanterie. Elle le perdit en 1764.

En décembre 1746, elle eut un fils. Celui-ci épousa Amélie-Constance Puchot des Alleurs, fille d’un ancien ambassadeur à Constantinople.[1]

Au commencement du mois de juillet 1789, les dames de Boufflers sont à Spa.

« Là se trouvaient aussi les Laval, les Luxembourg, les Montmorency, la fleur de la noblesse, dansant de tout leur cœur pendant que l’on pillait et brûlait leurs châteaux en France. ››

Elles y restèrent six semaines, et de là, se rendirent à Londres. Mme de Boufflers-Rouverel connaissait et aimait l’Angleterre ; elle y était allée en 1763, et y avait été fêtée. Elle ne fut pas moins bien accueillie dans son second séjour.

Les dames de Boufflers rentrent en France à la fin d’avril 1792 ; il était temps, car, en vertu de la loi, elles auraient été considérées comme émigrées. Leurs biens déjà séquestres leur sont rendus. Elles vivent à Auteuil, dans cette belle propriété qui deviendra la Villa Montmorency ; elles ne reçoivent aucun suspect ; elles font des dons patriotiques, et, pour plus de sûreté, communiquent à la municipalité les rares lettres qu’elles reçoivent ; cette municipalité leur délivre certificats de résidence et de civisme. Il semble donc qu’elles n’aient rien à craindre.

Le 20 nivôse an II, le comité de sûreté générale reçoit la lettre suivante :

« Je suis bien étonné que la commune d’Auteuil n’ait pas encore fait encager les deux comtesses de Boufflers. Certainement cette commune ne prouvera pas le civisme de ces deux comtesses. Je vais le prouver. En 1789, ces femmes sans mœurs tenaient chez elles, rue de Choiseul à Paris, à l’époque des États généraux, des conciliabules où le fameux lit de justice fut décidé et ensuite proposé au tyran. Le courrier de Paris à Versailles et de Versailles à Paris ne décessait pas pour rendre compte. La perte des patriotes a été résolue chez cette femme. Tous les plus fameux aristocrates se rassemblaient chez ces femmes. Le 12 juillet, tous ces brigands étaient réunis chez elles jusqu’à minuit, où la peur a commencé à les prendre. Il fut décidé que les dames partiraient. Effectivement elles sont parties le 13 juillet à 5 heures du matin, et ont été en droiture à Valenciennes chez Destrazi, où s’est rassemblé (sic) les d’Artois, les Condé, les Coigny ; moi qui y étais, je fais arborer la cocarde et dissiper cette tourbe. Nous avons manqué d’Artois de deux minutes, Destrazi l’ayant fait sauver, ainsi que les femmes Bouffiers, où (sic) elles sont allées à Spa, de là en Angleterre, où elles n’ont point cessé de conspirer la perte de leur pays, ne voyant que les Calonne, les Luxembourg et autres de cette trempe. Pendant son absence, elle a prêté sa maison d’Auteuil, à la Balbi, où la ci-devant reine et sa clique se rendaient. La commune n’ignore pas ces faits et mille autres. Elles ne sont rentrées en France qu’en 1791, en avril, les femmes ont à leur service un nommé Delestenne plus que suspect [2] qui, a dit que si on le forçait de partir, il passerait de l’autre côté. Voilà, citoyens, une petite partie des faits héroïques des comtesses de Boufflers que la commune d’Auteuil prend sous son égide. »

Cette lettre n’est pas signée ; le papier, l’orthographe et le français trahissent un individu commun.[3] C’est sur la dénonciation, non contrôlée, d’un misérable que les pauvres femmes sont envoyées le 9 janvier 1793, à la Conciergerie pour être jugées par le tribunal révolutionnaire. Nobles, considérées comme émigrées et ennemies de la nation, Il était peu probable qu’elles pussent échapper à l’échafaud.

On perquisitionne dans leur hôtel, rue de Choiseul : on n’y découvre rien de suspect ; on y fait crever une muraille dans laquelle on disait qu’avaient été enfouis or, argent et argenterie : le prétendu trésor reste introuvable.

On perquisitionne également dans la maison d’Auteuil ; là non plus, on ne découvre rien de compromettant.[4]

Être innocent, ce n’était pas alors un titre pour échapper à la mort, heureusement, les dames de Boufflers ont auprès d’elles comme défenseur un homme dont le nom, au témoignage de l’abbé Morellet, « doit être conservé dans les fastes de l’amitié héroïque. » Il s’agit de l’abbé Lechevalier, précepteur du jeune fils de la comtesse Amélie.[5]

« Il vendit, écrivit Morellet cité par Sainte-Beuve, sa bibliothèque et une petite possession qu’il avait en Normandie, d’abord pour les faire vivre en prison, et puis pour détourner d’elles le coup fatal. Il avait connu Fouquier-Tinville chez un procureur au Parlement ; il se rapprocha de l’affreux magistrat, s’arrangea pour le rencontrer à dîner chez ce procureur ; il allait aussi à la buvette et causait familièrement avec lui, ne négligeant aucun bon moyen ; il obtint ainsi que les papiers des dames de Boufflers restassent toujours au fond du carton. C’est grâce à lui qu’elles purent atteindre la fin du règne de Robespierre. »

Le 6 mai 1794, le comité de surveillance d’Auteuil avait donné sur la comtesse Amélie les renseignements les plus favorables :

« Dans les premiers jours de son retour d’Angleterre, en mai 1792, on a vu venir dans la maison de sa belle-mère plusieurs personnes qu’on croit être des anciennes connaissances. Les visites ont duré peu de temps, et depuis fort longtemps, on a remarqué qu’elle vivait retirée avec sa belle-mère et son fils. Son caractère et ses opinions pendant son séjour dans la commune n’ont jamais pu la faire suspecter d’incivisme. À la fuite du tyran, elle était en Angleterre ; au 10 août, elle était à Auteuil. Elle n’a témoigné aucune malveillance contre les patriotes. Elle a paru désirer, comme sa belle-mère, qu’ils fussent vainqueurs dans les crises de la guerre. On ne croit pas qu’elle ait signé pétitions ni arrêtés liberticides. »

Malgré la chute de Robespierre, les dames de Boufflers sont toujours en prison. Quelques jours après la fameuse journée du 7 thermidor, le 15, une lettre non signée, mais où l’on reconnaît l’écriture de Lechevalier, est envoyée au comité de sûreté générale. Le précepteur plaide avec chaleur la cause de la comtesse Amélie.

«… Elle ne peut être détenue pour avoir des parents émigrés. Elle n’a pas un seul parent du côté de son père, et sa mère était Polonaise. Elle ne peut être détenue à cause de son ci-devant mari avec qui elle a rompu tout rapport. Son divorce un des premiers qui aient été faits, n’est point une feinte. Leur aversion mutuelle est connue de tout le monde, et la rupture de la citoyenne Puchot est si réelle que, lorsqu’elle a été arrêtée, elle était sur le point de contracter un nouvel engagement avec un homme connu pour excellent patriote, et qu’elle n’attend que sa liberté pour former une nouvelle union. D’après cette aversion pour Boufflers, d’après ce dessein bien arrêté de se donner à un autre, on ne supposera pas qu’elle ait entretenu la moindre correspondance avec son ci-devant mari ; elle ne lui a pas même mandé son divorce ; qu’il le sache ou qu’il ignore, peu lui importe.[6] »

Elle et sa belle-mère sont sorties de France dans les premiers jours de juillet 1789 :

« Pourquoi ce voyage? Les mépris et les outrages de son ci-devant mari. Sacrifiée à 17 ans par la vanité et l’orgueil, elle se maria contre son gré avec Boufflers qui, persuadé qu’il épousait ce qu’on appelait une grande dame, montra d’abord quelques égards, mais ayant appris que son beau-père Puchot, parvenu au premier degré de la diplomatie, était issu d’une famille d’avocats, il ne garda aucune mesure dans ses mépris pour sa femme ; il l’outragea de toutes les manières, l’abandonna, vécut sous ses yeux avec une femme étrangère, et ne chercha qu’à lui causer des désagréments. Ce fut ces mépris, ces mauvais traitements, ces désordres scandaleux de Bouffiers qui décidèrent la citoyenne Puchot à voyager. Elle alla d’abord à Spa, et de là, en Angleterre où elle a passé presque tout son temps à la campagne, occupée à élever son fils et à cultiver la lecture et la musique qu’elle aime passionnément. En France, elle n’avait jamais été attachée à la famille du tyran ; en Angleterre, elle n’a vu ni ce qu’on appelle la cour, ni les ministres, ni aucun employé dans les affaires. Son goût pour la retraite lui avait continué là la réputation qu’elle s’était acquise de femme vaporeuse, bizarre et même un peu folle »…

Sa belle-mère est partie pour les mêmes raisons :

«Boufflers était aussi mauvais fils que mauvais mari ; il demeurait chez sa mère, et ne la voyait que pour l’outrager [7]. »

Le 23 thermidor, nouvelle lettre de Lechevalier ; il signe « Le Chevalier, ami des réclamantes, résidant à Auteuil. » S’il défend celles-ci, c’est qu’il croit leur cause juste :

« Ennemi des conspirateurs, ami des patriotes, parce que je me vante de l’être, je ne me chargerais pas de la défense de mes amies si je n’avais la plus intime persuasion, la conviction la plus forte qu’elles sont innocentes. Il y a longtemps qu’elles souffrent ; j’implore pour elles la justice de la part des citoyens représentants qui examineront leurs pièces justificatives [8]. »

Le 6 fructidor, 1er septembre, Lechevalier s’adresse encore au comité de sûreté générale :

« Citoyens représentants,
L
e citoyen Lestenne et les citoyennes Boufflers et Puchot, femme divorcée, ont été arrêtés à Auteuil comme émigrés. Je ne vous demande pas leur liberté : c’est au tribunal révolutionnaire à juger si elles sont rentrées dans le délai fixé par la loi ou non, mais je vous demande leur jugement. Deux choses sont à considérer, la première, s’il y a deux lois ; la seconde, si les trois individus pour lesquels je réclame sont des ci-devant. La Convention ne reconnaît plus que des républicains, que de bons et de mauvais citoyens : d’après ces principes, la loi doit être une.
L
es malheureuses dont je me déclare l’ami, dont j’ai connu depuis longtemps les principes républicains et le patriotisme, il y a plus de sept mois qu’elles languissent en prison. La citoyenne Boufflers, âgée de 71 ans, n’offre plus qu’un squelette ambulant ; la citoyenne Puchot, sujette à des attaques fréquentes de nerfs, ébranlée par le spectacle affreux dont elle a été témoin depuis trois mois, est dans un état déchirant. Le citoyen Lestenne, tout robuste qu’il était, est entièrement méconnaissable. Sa femme, vivant des moyens de son mari, est livrée à la plus grande détresse, au plus affreux désespoir ; enfin ces trois malheureuses victimes ou de l’erreur ou de la calomnie ou d’instruments du scélérat Robespierre, pourrissent depuis sept mois à la Conciergerie et s’y trouvent être les plus anciennes…
Sont-elles nobles [9] ? La citoyenne Puchot est issue d’une famille d’avocats ; son père est, il est vrai, parvenu par son mérite aux premiers degrés de la diplomatie, mais le mérite serait-il un crime aux yeux des représentants du peuple ? Reste donc la citoyenne Boufflers, de famille noble, il est vrai, mais si décrépite, si montante, que, quelques jours de plus encore, et l’on ne jugera plus qu’un cadavre. À sa noblesse, elle peut opposer d’excellents certificats de civisme, une excellente traduction de la fameuse lettre de Brutus à Cicéron, qu’elle a, conjointement avec la citoyenne Puchot et un de leurs amis, traduite, fait imprimer à ses frais et distribuée en grande quantité [10]. »

« Enfin, les dames de Boufflers sont jugées le 2 vendémiaire an III, 23 septembre 1794. Elles sont « solennellement » acquittées par le tribunal révolutionnaire, mais les juges enchaînés par la loi du 17 septembre 1792, et ne pouvant suivre les impulsions de leur cœur, ordonnent que les acquittées resteront en prison jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné. Elles sont acquittées en tant que suspectes, mais non comme émigrées. Sur ce chef, elles sont définitivement acquittées et mises en liberté le 14 vendémiaire. Les scellés sont levés, et leurs biens leur sont rendus.[11]

La vieille comtesse de Boufflers s’éteignit à Rouen, le 7 frimaire an X, 28 novembre 1800.

La comtesse Amélie mourut en mai 1825. Déchue et appauvrie peu à peu, elle avait été réduite à vendre sa jolie maison d’Auteuil à M. de Rayneval, le sous-secrétaire d’État et un moment ministre des Affaires étrangères. Elle était logée tout près, chez son ancien cuisinier Fauriez, et vivait dans un état voisin de l’indigence. Elle habitait un appartement au dernier étage, d’où elle voyait d’une vue à demi obscurcie par les pleurs et par les années la maison et les jardins qui lui avaient appartenu ; c’était sa consolation dernière. Deux femmes de chambre qui la servaient depuis le temps de sa prospérité, et qu’elle n’avait plus le moyen d’entretenir, ne voulurent jamais la quitter et l’assistèrent jusqu’à la fin [12]» (Sainte-Beuve).

Gabriel VAUTHIER

Article publié dans le Bulletin de la Société Historique d’Auteuil et de Passy, tome XI, n° 112, page 172.
L’article est consultable en ligne sur le site Gallica. La page 172 équivaut sur Gallica à la page 296 >>>


[1] Le comte Puchot des Alleurs avait d’abord, en 1741, été envoyé extraordinaire auprès du roi de Pologne. En 1744, il épousa à Dresde Marie, princesse Lubornirska. Il mourut à Constantinople en 1755.
[2] Âgé de 35 ans, il avait été dragon et brigadier au régiment de Ségur.
[3] « Elles furent dénoncées comme émigrées par un individu qui était leur débiteur et qui pensait que sa calomnie lui vaudrait quittance. Ce lâche calomniateur a disparu ; on le croit émigré. ›› (Lettre de Delestenne et des comtesses au comité de sûreté générale, 6 vendémiaire, an III). Delestenne accuse de cette dénonciation un certain Lahaye, fondé de pouvoir pour la terre des Alleurs, prés de Rouen.
[4] « On y trouve un portrait de la silhouette, que la citoyenne Boufflers déclare être celui du prince de Conti, mort en 1776, portrait en médaillon garni en or et de deux glaces et enfermé dans un étui de galuchat.»
[5] Il avait alors 8 ans. « Le comte ou marquis de Boufflers, dit Sainte-Beuve, que tout Paris a connu fort bizarre dans sa vieillesse, trop peu digne de son nom, est mort célibataire en avril 1858. »
[6] Ce mari mourut à 1′étranger, au commencement de l’année 1794.
[7] Les lettres de Lechevalier sont des plaidoyers : il ne faut donc pas y chercher la vérité absolue. Il parle vaguement des torts du mari, mais la comtesse Amelie eut certainement les siens: « Elle a de l’esprit, écrivait Mme du Deffand en 1780, mais elle est bizarre. folle, et je la trouve insupportable. ›› Le caractère excentrique se manifeste dans ces lignes écrites par l’abbé: « Elle n’a cessé de bénir la Révolution, et sa maison attestera qu’elle disait continuellement qu’une révolution qui la délivrait d’un mari pour lequel elle avait tant d’aversion, et à qui elle devait conséquemment son bonheur en particulier, devait nécessairement faire le bonheur général de tous les Français. »
[8] En même temps, il écrit au fameux conventionnel André Dumont pour le prier d’intervenir : « Il suffit de prononcer ton nom pour espérer que la justice sera rendue aux opprimés… »
[9] Pour s’en convaincre, il n’y avait qu’à ouvrir le Dictionnaire de la Noblesse de 1776.
[10] C’est la longue lettre dans laquelle Brutus exhale sa haine contre César et la tyrannie. Nous n’avons pas vu que les contemporains aient parlé de cette traduction dont nous ignorons la date.
[11] Delestenne fut également acquitté, mais « détenu jusqu’à la paix. »
[12] Son nom figure dans un rapport de police du 5 septembre 1803 : « Beaucoup de femmes d’un certain ton, parmi lesquelles on remarque des dames anglaises, Mme de Boufflers et quelques autres de la même trempe, font leur séjour favori d’une maison attenant les eaux de Passy, et le prétexte de boire de ces eau sert à couvrir des réunions assez fréquentes qui sûrement ont un autre motif. Il y a depuis peu des allées et venues de Passy à Auteuil, qui n’est peuplé que d’étrangers de haut parage. »